Le Haiku aux portes de l’Orient

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Nous sommes ici aux portes de l’Orient où tout est (pris, considéré, vécu) avec plus de légèreté *.  Ainsi dit-on, et ainsi fait-on.

J’ai toujours compris ce fait, cette légèreté, comme une souplesse de la pensée, comme un éternel mouvement de l’esprit et de l’être, comme une tolérance des contraires, comme l’acceptation des paradoxes.

Pour moi, la légèreté correspond aussi au désir de chercher d’infinies variantes à un modèle donné, figé. Et puisque nous célébrons en ce jour le Haiku**, nous allons le suivre comme modèle. Le recevoir, l’accepter et l’adopter. Il ne s’agit pas là d’une démarche passive, mais d’un processus continu, actif, où je me sens à mon aise face à ce modèle, c’est-à-dire légère. Je n’en serai pas tributaire, je m’acquitterai de toutes mes dettes envers lui (étude, exercice) puis je serai libre d’écrire un haiku.

Voilà pourquoi je crois que c’est justement cette assise aux portes de l’Orient (assise géographique, spirituelle, culturelle) qui me donne l’espoir qu’un jour peut-être , je pourrai, en tant que poétesse roumaine (européenne), écrire un haiku aussi beau qu’un haiku japonais, le respectant en toute chose, tout en respectant également ma veine poétique. Ce ne sera trahir personne.

J’ai toujours pensé que cette composante orientale, par ailleurs infime, mais existante, cette fibre légère, élastique, était un avantage poétique, je vais l’utiliser comme tel.

J’ai reçu le Haiku, le modèle, comme point de départ, comme un zéro à l’état pur. Et ma route artistique progressera au-delà. Je démarre au “degré zéro de l’écriture” selon Roland Barthes. Soit dit entre parenthèses, cet empereur des signes, ce dégustateur des bons mets linguistiques, a été pendant un temps lecteur à l’université de Bucarest, et sans aucun doute a t-il goûté lui aussi au plaisir raffiné des variantes de la légèreté.

Partant de là, je peux dire que pour moi, le haiku est une poésie de degré zéro. Un zéro comme un état de pureté, de sainteté, comme un commencement : “la faute est en tout ce qui a été créé / car des noces seul le début est sacré“, disait Ion Barbu, poète mais mathématicien.

Un zéro pur, sans être stérile, pas un zéro sans aucun fruit, pas un zéro miroir comme reflet de symboles, pas un zéro linguistique,  le lopah (zéro indien) dans la grammaire de Panini, signifiant une séparation, pas un zéro occidental comme une limite, un seuil, un effondrement.

Le haiku est une poésie pure. Elle est toujours écrite d’une seule traite. Elle ne supporte pas les modifications, les ajouts, les retours, les reprises. Ce serait une contrefaçon pour ces 17 syllabes. Le haiku n’est pas un palimpseste. On ne peut rien ajouter, on ne peut rien retirer. Les images, les mots écrits, les strates ne se superposent pas. Elles n’adhèrent pas l’une à l’autre. Quoi qu’on griffe avec l’ongle, on ne donne que sur l’une d’entre elles. Tant à la surface qu’en profondeur. C’est elle qui contient le fragment le plus pur d’une image, d’une réalité, d’une pensée ou d’une philosophie. Ici intervient un paradoxe, que le haiku cultive avec plaisir, tant dans sa philosophie que dans les jeux de mot, les carambolages, les retournements de sens.

eau

Le haiku comme poésie pure est donné (écrit) une fois pour toutes, ce qui signifie qu’on ne peut plus le travailler, le changer, modifier aucune des 17 syllabes. Comme s’il s’agissait d’une poésie fermée, s’auto-dévorant. Mais non. La pureté le conduit vers des formules laconiques, qui jamais n’expliquent, ne racontent, ne décrivent, ne font une mise au point des mots. Ceci aussi est une forme de légèreté, de lamentation du silence sans prix fixe, une spéculation du mot non articulé. La suggestion et la libre interprétation empêchent l’auto consommation. Ces 17 syllabes représentent le temps exact pour une respiration. Ni plus, ni moins. La respiration est un acte pur. Elle appartient tout autant au nouveau-né dans son premier souffle qu’au moribond dans son dernier souffle. Notre vie toute entière se déroule entre ces deux moments de la respiration. Je pourrais aussi dire que notre vie se déroule entre deux haiku…

Dire que le haiku est une poésie pure ne signifie en aucun cas qu’un autre genre de poésie est impur. Il ne s’agit pas là une affirmation exclusiviste. La pureté n’a pas besoin de termes contraires pour être démontrée. J’ai choisi le haiku parce que nous le célébrons aujourd’hui et que nous parlons de lui. Sa pureté est naturelle, non transformée, du fait de la sobriété de ces 17 syllabes. On n’a même pas le temps de se demander pourquoi on respire, comment on respire, ce dont on a besoin  pour respirer, ce que l’on respire. On respire et c’est tout.

Le sonnet lui aussi est une poésie pure, mais sa pureté est assemblée, elle tient de l’ensemble tout entier. On prend son temps pour travailler suivant l’inspiration, et même on a recours à des techniques poétiques. Le haiku est un poème de vitesse, de sprint, le sonnet – de marathon. L’envie m’a prise de dénombrer les syllabes du sonnet, et ainsi ai-je fait. Il y en a 154. Je les ai divisées par les 17 syllabes du haiku. Au fond, toute poésie  comprend, contient un certain nombre de haikus (poèmes courts). Lui-même s’est détaché du tanka, devenant ainsi poème indépendant. Dans un sonnet, on trouve… 9 haikus. Je suis restée un peu étonnée qu’il n’ait pas résulté un nombre entier Mais ces décimales artistiques sont elles aussi des haikus virtuels. Cette division à l’infini , cette fragmentation, est un acte pur, régénérateur. Si nous prenons l’avant-dernier fragment (nous ne connaîtrons jamais le dernier), nous pouvons reconstituer au moins l’un des neuf haikus de base, ou peut-être même tout, le nombre entier, le sonnet d’où nous sommes partis

La méthode de l’hologramme est très proche du haiku. Chaque fragment, aussi petit soit-il, peut reconstituer la totalité. C’est pour ce motif que je considère que le haiku est une poésie pure. Voici deux exemples choisis chez Bashô :

Cette cabane
souvent le pic
va en creuser les piliers

Kimonos mis à sécher –
je regarde la manche
de l’enfant mort

Pas de commentaire. Pas d’explication. Pas de finalité. Une image pure sans aucun but. Une image, une réalité nue, libre, légère. Peut-être juste “comme sentiment – un cristal ***“.

Clelia Ifrim

Notes :

* Raymond Poincaré

** Texte écrit à l’occasion du tricentenaire de la mort de Bashô Matsuo (1644 ~ 1694)

*** Odysseas Elytis

ecluse

Photos, notes et traduction en français : Nicole Pottier.

*

Publié dans la revue Ploc ! N°53 – juin 2014.

***

Texte original en roumain :

Haiku la porţile Orientului

Version anglaise :

Haiku at the Gates of the East

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