Le son de la cascade

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En 1994, lorsque l’on a célébré à Bucarest le centenaire de la mort de Bashô, j’ai présenté  un essai intitulé “Haiku, aux portes de l’Orient“. La première partie de cet essai a été publé dans la revue The Mie Times, en langue anglaise. Dans la seconde partie de cet essai, j’ai développé l’idée que la grenouille du célèbre haiku de Basho n’a pas sauté dans le lac. Je m’appuyais sur l’argument selon lequel le lac est une étendue d’eau fermée, entourée de berges, une eau qui stagne, qui ne s’écoule pas, et qui ne peut donc avoir la connotation d’un symbole de vie, de passage du temps. Dans la revue Ko, printemps-été 2006, le poète David Burleigh, qui tient la rubrique permanente “Bashô… by the way”, commente brièvement le livre de Kasegawa Kai, paru en 2005 “La grenouille de Bashô a t-elle sauté dans le vieux lac ?” Ce poème est le plus commenté, celui qui a le plus d’interprétations dans toute la littérature haiku.

Depuis la première traduction de Lafcadio Hearn, irlandais greco-américain, qui a passé une bonne partie de sa vie au Japon, jusqu’à la dernière traduction des poètes américains James Hacket et William G. Higginson, la première partie du poème furu ike ya a été traduite le plus souvent par vieux lac, avec des variantes : étang, mare, voire même lac artificiel. Les commentaires qui ont suivi, ainsi que l’interprétation et la compréhension du haiku tout entier sont donc basés sur cette image, sur cette traduction. Revenons donc sur elle. Dans la première partie du haiku, Furu ike ya, je pense qu’elle signifie autre chose. Furu peut également suggérer le sens de tomber. Et dans le haiku de Bashô, l’eau tombe, elle tombe, en chute d’eau, en cascade. Une cascade est une eau ruisselante. Elle coule en continu. Plus encore, elle a des marches. Ya, élément qui coupe le kireji d’avec tout ce qui vient après le premier vers est une marche qui coupe l’eau de la cascade. Marches, étapes de la vie, du temps. Je pense que c’est là que se trouvent le sens et la traduction de l’image furu ike ya.

Quand l’irlandais Lafcadio Hearn a fait la première traduction en anglais, je crois qu’une douce évasion vers sa contrée native s’est produite, une évasion sur un plan intime-spatiale. L’Irlande est pleine de lacs, le Japon est plein de cascades. La cascade est l’eau ruisselante par excellence. Elle coule continuellement, sans début, ni fin. Elle n’est ni nouvelle, ni vieille. La cascade est sans limite. C’est un flux du temps, un fleuve du temps, qui vient d’en haut, du ciel, du soleil. La grenouille saute dans l’eau de la cascade. Le son ne s’entend pas. La  particule azu dans kawazu, dans la deuxième partie du poème, peut également suggérer une négation. Le son que fait la grenouille qui saute dans l’eau ruisselante ne s’entend pas. Comment cela se pourrait-il. Comparez le son de la cascade, du flux, du torrent continu avec le son d’une grenouille qui saute dans l’eau. Comparez l’éternité avec l’instant. Vous aurez le contraste parfait, l’harmonie des contraires. Le son de l’éternité avale le son de l’instant, le mettant de côté. Le son de la cascade. Éternel.

Le son de la grenouille plongeant dans l’eau ponctue l’instant éphémère. Son sur son, son dans le son. le son positif, le son qu’on entend. Le son négatif, le son que l’on n’entend pas. Sono Uchida, poète et ancien président de l’Association Internationale de Haiku, dans un entretien publié dans le livre Les Japonais sur eux-mêmes, édité par sensei Kazuko Yamaguchi Diaconu et Paul Diaconu aux éditions Nipponica donnait la définition du haiku et même la traduction du mot haiku de cette manière : des caractéristiques communes à deux choses différentes. Deux sons différents : celui de la cascade et celui de la grenouille qui plonge dedans. Les mêmes caractéristiques : tomber. Le dernier mot de ce haiku est oto, le son. Le premier mot, furu. Pris ensemble, encore une fois, ils définissent l’idée, l’image du haiku : le son qui tombe. Tomber. L’eau ruisselle, la cascade n’a ni début ni fin. L’eau s’écoulant comme le flux de la vie :

Cascade de la vie –
inaudible, la grenouille saute
dans le son de l’eau.

Clelia Ifrim
Traduction Nicole Pottier

Note : Cet essai, dans sa forme intégrale, intitulé “Haiku, aux portes de l’Orient“, a été publié en roumain dans la revue Cronica de Iaşi, 1991, et la revue Luceafărul de Bucarest, 1995.

Cascade

***

Texte original en roumain :

Sunetul cascadei

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