La frontière blanche

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Le rêve est un sujet unique dans le haiku. Depuis le premier rêve, mot de saison pour “la cinquième saison”, le Nouvel An, jusqu’au rêve ordinaire, mot s’adaptant à l’année toute entière, un rêve peut être perçu et décrit de différentes manières, depuis les subtiles métaphores jusqu’aux allusions mentales aussi glissantes que la soie. De Basho à Kaneko Tohta ou Michio Nakahara – poètes du XXIème siècle – le rêve occupe une place particulière. Il ressemble à une frontière blanche entre le monde intérieur et le monde extérieur, entre ce qui est dedans et ce qui est dehors.

L’objet du rêve peut être vu et même touché, mais cela signifie sa mort. Le rêve ne peut s’adapter de lui-même au monde extérieur, tout comme ce monde extérieur ne peut l’assimiler. Quand quelque chose  d’intérieur en nous s’écoule vers l’extérieur, cela disparaît et s’évanouit à notre réveil.

Dans l’estomac d’un poisson,
quelque chose a dégorgé –
premier rêve de Nouvel-An
(1)

A l’autre bout du spectre du rêve, Kaneko Thota écrit sur le rêve qui reste dans le monde intérieur. Il est aussi réel que s’il avait franchi la frontière blanche entre les mondes. Il rejette le monde extérieur et peut vivre un moment, une nuit, ou la vie entière d’une personne. Entre la personne qui rêve et le rêve qui est rêvé, il existe une relation d’hôte à invité. Le vide laissé par le rêve est le lieu où tous deux se rencontrent.

Bien dormi
jusqu’à ce que le champ stérile dans mon rêve
devienne vert
(2)

J’ai également rencontré dans le haiku un troisième aspect au rêve : le rêve qui rêve. Cela semble être un paradoxe. Le rêve est ce que nous rêvons. Mais le rêve peut-il, lui aussi, rêver ? Est-il indépendant de nous ? Si la réponse est oui, alors le rêve peut rêver.

Le rêve enchevêtré
dans le liseron rêve encore
sans fin
(3)

Et les questions de s’écouler en un flux ininterrompu comme un rêve né d’un rêve. La première étant : de quoi rêve un rêve ?

Clelia Ifrim

frontiere blanche

Traduction et photo : Nicole Pottier

***

(1) Michio Nakahara, Message from Butterfly, publié par YOU-Shorin, Nagano, Japan, 2009, traduit en anglais par James Kirkup et Makoto Tamaki.

(2) Kaneko Tohta, dans Ko, automne – hiver 2009, traduit en anglais par David Burleigh, p.45

(3) Michio Nakahara, op cit., p.99

*

Publié dans la revue Ploc ! N°49 – janvier 2014

***

Texte original en roumain :

Graniţa albă

Version anglaise :

White frontier

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