La poésie comme biographie

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Loin d’être une poésie minime, minimaliste, ou un hobby, le haiku ou le tanka peuvent se constituer en véritables pages d’histoires, en événements ou en biographies.
L’un des exemples les plus parlants est ce poème de l’anthologie “Dans les taillis de la mémoire“* de Saito Fumi, “la reine du tanka au Japon“, ainsi que la nomme le poète et éditeur Susumu Takaguchi**.
Toute sa poésie de fait est un livre autobiographique.

Sans la colline
d’un sein, ma poitrine est
un champ. – Alouettes,
et lapins, et vous les vers,
les papillons, rendez-moi visite.

Eglantier

Opérée à deux reprises d’un cancer du sein, soignant sa mère aveugle et son mari paralysé, Saito Fumi vit et écrit en extrayant des menus faits du quotidien le noyau des diamants noirs de sa poésie.
Et l’événement le plus tragique qui a marqué à la fois sa vie et sa poésie, intervint le 26 février 1936, quand “un groupe de 10 jeunes officiers commit un coup d’état. Ils furent capturés au bout de quelques jours, et exécutés sans procès équitable. Son père, poète et général en chef dans l’Armée Impériale fut arrêté, étant soupçonné d’être mêlé à ce complot, et emprisonné pendant deux ans. Deux des officiers exécutés étaient des amis d’enfance de la poétesse.”***.
Quelques années plus tard, Saito Fumi fut invitée par l’Empereur pour lire au Palais Impérial, dans le cadre de la cérémonie de la “Lecture des premiers poèmes de l’année” – Uta Kai Hajime. La fille de l’exilé lisant face à l’Empereur. Ces diamants noirs illuminaient, au plus profond de la mémoire ou bien face à l’Empereur, tout ce qui était alentour.

Pour ceux envoyés
en exil, il n’est aucune tombe,
ni aucune trace de tombe.
Juste après le coucher, sur le champ
s’étend un linceul jaune

Sinaia

L’anthologie “Dans les taillis de la mémoire” porte l’empreinte de l’événement qui s’est produit environ 70 ans auparavant, tout comme un code gravé dans la genèse poétique, une page d’histoire comprise dans ces 31 syllabes rythmant ce poème.
Saito Fumi écrit une poésie pure, tragique. C’est un témoignage sur la condition humaine. Elle a écrit sur ses amis et sur sa mère aveugle, sur les vers et sur le téléphone mobile qu’elle n’a jamais possédé et dont elle ne s’est jamais servi, dans un Japon ultra technologique. Elle a écrit sur les cerisiers en fleur, la boue, les larmes. Elle a écrit sur sa vie et celle des autres.

Vieilles femmes parties
dans les montagnes pleines de rosée,
en automne, pour mourir –
tout a passé, les montagnes aussi,
me laissant seule

Pour les amateurs de poésie, et pas seulement, le deuxième vers peut aussi se lire ainsi : “dans les montagnes emplies par la mort”. Le décodage en est simple : dans les dictionnaires anciens et modernes de saijiki – les dictionnaires de mots saisonniers – la rosée est un mot caractérisant la fin de l’automne, un symbole du passage de la vie vers la mort.
“Tout a passé” dit la poétesse, même les montagnes. Peut-être avant de mourir a t-elle fait un voyage, là-bas, dans l’épaisseur de la forêt au coeur de la montagne, où ces jeunes officiers avaient été fusillés. Tout a passé. Même la mort. Comme la rosée. Une solitude absolue, vide, lisse, sans aucun obstacle. Une solitude pure comme un diamant noir. Seule avec elle-même. Une poétesse, mais aussi une femme de 93 ans. La poésie, comme un ultime geste, comme un ultime désir de libération. Une libération également de la neige de cette journée du 26 février 1936, qu’elle a portée en elle toute sa vie. Une libération de la poésie, aussi. Là au plus profond de la forêt, ou au plus profond de la mémoire:
Même le ciel vide
libère la neige interminable .

Clelia Ifrim

Crédit photos et traduction en français : Nicole Pottier

Notes :

*Fumi Saito in “Thickets of Memory: A Selection of Tanka in Japanese and English” by James Kirkup and Makoto Tamaki, Miwa-Shoten, Tokyo, 2002.
**Susumu Takiguchi , World Haiku Club Review
*** Idem

Publié dans la revue Ploc !

***

Texte original en roumain :

Poezia ca biografie

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